Brahmapoutre

Thèse de Géographie / Phd in Geography (2008-2014) :

Entre mobilité et sédentarité : les Mising, « peuple du fleuve », face à l’endiguement du Brahmapoutre en Assam (Inde du Nord-Est)

Between mobility and a sedentary lifestyle: the Misings, « river people » faced with measures to contain the Brahmaputra River in Assam (North-East India)

Pêche de femmes Mising à l’aide de nasses artisanales
Source : Cremin 2007.
 


Carte des bassins versants du Gange et du Brahmapoutre, deux grands fleuves prenant leurs sources au Mont Kailash et se retrouvant dans le delta du bengal.

Résumé
Les catastrophes naturelles au nord-est de l’Inde, tout comme dans le reste du monde, attirent régulièrement l’attention des médias. Au-delà des interventions d’urgence, il s’avère nécessaire de prendre du recul afin de mieux cerner l’origine des évènements et les stratégies d’adaptation déployées par les populations pour y faire face. Suivant une approche interdisciplinaire mêlant hydro-géomorphologie, éco-anthropologie et political ecology, cette thèse apporte un éclairage nouveau sur les dynamiques du Brahmapoutre, les interactions sociétés-milieux et la gestion des risques dans une région peu étudiée.

En Assam, chaque année au cours de la mousson, le fleuve Brahmapoutre entre en crue et déborde dans sa plaine, déposant sur son passage des sédiments sableux et des limons fertiles. Dans cet espace densément peuplé, les Mising – population originaire de l’Himalaya oriental, Scheduled Tribe d’Assam – ont longtemps adapté leurs modes de vie à ce milieu dynamique. Au rythme du fleuve, les Mising pratiquent plusieurs types de riziculture, utilisent différentes techniques de pêche et déplacent leurs villages dans les espaces exposés aux inondations en suivant le mouvement des chenaux. Or, en 1950, un séisme majeur provoqua d’importantes modifications de l’hydrosystème fluvial, bouleversant ce système socio-écologique fragile.

Pour contrôler le Brahmapoutre et mettre en valeur les territoires, la région connut dès le XIIe siècle des programmes d’endiguement et d’administration foncière sur la rive sud. À partir de 1954, l’État d’Assam étendit l’endiguement de part et d’autre du lit mineur. Ces aménagements incitèrent les communautés paysannes à se sédentariser dans les périmètres protégés en les contraignant à respecter les nouvelles délimitations foncières. Toutefois, depuis 1988, des ruptures de digues soudaines ont été à l’origine d’inondations récurrentes dans les espaces censés être protégés, tandis que l’érosion se poursuit, emportant les terres de plusieurs villages des subdivisions de Bokakhat, Majuli et Dhakuakhana, objets de cette thèse.

L’objectif général de cette thèse est de montrer – à l’aide d’exemples pris dans trois localités – comment les aménagements fluviaux et les politiques foncières ont provoqué une crise sociale et environnementale obligeant les Mising à réajuster leurs pratiques agricoles tout en renégociant leur place au sein de la société et du territoire assamais.

Ainsi, à Bokakhat, les Mising négocient leurs droits d’accès aux ressources avec les autorités du parc national de Kaziranga ; à Majuli, ils travaillent pour les institutions religieuses vishnouites (vaishnavites) et les propriétaires terriens assamais ; à Dhakuakhana, certains d’entre eux se réfugient illégalement sur les débris de digues et espèrent que leurs terres pourront redevenir fertiles, tandis que d’autres émigrent. Dans ces situations socio-économiques distinctes, les Mising adoptent différentes stratégies socioreligieuses. Ils sont partagés entre ceux qui souhaitent s’insérer au sein de la société assamaise en adoptant les cultes vaishnavites localement dominants, ceux qui envisagent d’accéder au monde globalisé par une conversion au christianisme, et ceux qui affirment une identité tribale en faisant revivre des cultes plus anciens. En représentant l’ensemble de la communauté devant l’État d’Assam, les organisations politiques mising demandent plus d’autonomie territoriale vis-à-vis de Delhi. Un projet néanmoins difficile à mettre en œuvre, car les villages mising sont dispersés parmi ceux d’autres communautés d’Assam. Dans quelle mesure ces stratégies permettront-elles aux Mising de maintenir leurs capacités d’adaptation dans un milieu changeant ?

Mots clefs : Système socio-écologique ; Endiguement ; Crues ; Inondations ; Vulnérabilités ; Risques ; Résilience ; Mobilité ; Sédentarité ; Recompositions territoriales ; Scheduled Tribes ; Mising ; Assam ; Inde.

 

Abstract

Natural disasters in Northeast India and in the rest of the world regularly attract media’s attention. Besides an emergency response to these events, it is necessary to distance oneself from the disaster in order to acquire a better understanding of the cause of the events and the coping strategies adopted by the population. Following on an interdisciplinary approach combining disciplines such as hydro-geomorphology, eco-anthropology and political ecology, this thesis sheds new light on the dynamics of the Brahmaputra River, the socio-environmental interactions and risk management in an area where few studies have been conducted.

In Assam, every year during the monsoon, the level of the Brahmaputra River rises and overflows into the floodplain, covering sandy land and carrying fertile silts. In this densely populated area, the Mising tribe – a group from the eastern Himalayas, a scheduled tribe of Assam – has for long time managed to adapt its way of life to this dynamic environment. The Misings practise several types of rice cultivation; use different fishing techniques and move their villages according to the flow of the braided river’s channels. However, in 1950, a major earthquake brought about important modifications in the river’s hydrosystem, seriously upsetting this fragile socio-ecological system.

Embankments have been built and land has been administrated on the south bank of the Brahmaputra since the twelfth century to control the river and to establish territories. But since 1954, the State of Assam has extended the embankments on both sides of the river. These infrastructures have encouraged farming communities to settle on these new protected lands, forcing them to respect cadastral boundaries. However, since 1988, breaches in the embankment have frequently led to flash floods, while erosion has caused land belonging to several villages in Majuli, Bokakhat and Dhakuakhana subdivisions, which are discussed in this thesis, to be washed away.

The main objective of this thesis is to demonstrate — using examples from these three territories — how river engineering and rigid administrative boundaries have led to a social and environmental crisis that leaves the Misings no option but to adjust their agricultural practices and to adopt various strategies to negotiate their space on Assamese land and within Assamese society.

Thus, in Bokakhat, the Misings negotiate their right to access resources with the Kaziranga National Park authorities; in Majuli, they work as farmers for Vaishnavite religious institutions and Assamese landowners; in Dhakuakhana, some of them take shelter illegally on portions of the embankment in the hope that their land will be restored to them, while others choose to migrate. In these distinct socio-economical conditions, they are divided into those who are assimilated into Assamese society through Vaishnavite cults, those who have converted to Christianity, which is gaining a foothold in the globalized world, and those who defend their tribal identity and who are reviving ancient faith. Finally, Mising political organizations are claiming to the State of Assam and to Delhi for more territorial autonomy. This would be a difficult undertaking as their villages are scattered among the other communities of Assam. To what extent these strategies will help the Misings to maintain their adaptability in a changing environment?

Keywords: Socio-ecological system; embankment; flood; vulnerabilities; risk; resilience; mobility; settlement; Scheduled Tribes; Mising; Assam; India.

Ecole doctorale Sciences Sociales (ED 401)
Université Paris 8 Vincennes, Saint-Denis
Sous la co-direction de
Annick Hollé, laboratoire LADYSS
Joëlle Smadja labo. « Milieux, Sociétés et Cultures en Himalaya », CNRS UPR 299